Anti-manuel de l’interview politique - à l'attention d'Aurélie Filippetti, de François Rebsamen et des autres

Publié le par blogduconseiller

A quoi sert-il de donner une interview lorsque l’on n’a encore rien à dire ? J’ai posé la question à Manuel Valls au sujet des porte-parole thématiques de François Hollande. Les cas d’expression inutile s’accumulent et ne servent pas la cause.

Deux cas d’étude : François Rebsamen sur la sécurité à l’AISG (Agence d’informations spécialisées Sécurité globale, 13 décembre 2011) et Aurélie Filippetti sur la culture dans « Le Monde » (22 décembre 2011).

 

1.       Une interview politique sans annonce politique n’existe pas. Une interview qui n’annonce pas de mesure phare, qui ne renouvelle pas le discours ou la vision d’un problème, qui n’impose pas une lecture d’un fait ou qui ne révèle pas une information inédite… meurt d’elle-même. Elle ne donnera lieu à aucune reprise, l’AFP ne publiera pas de dépêche, personne ne réagira ni dans son camp ni chez ses adversaires ; elle ne laissera donc aucune trace ni empreinte dans l’opinion publique. Aurélie, lorsque tu proposes de jumeler des artistes et des classes primaires, sois précise et évite de devoir répondre à une question de relance du journaliste : « Il est trop tôt pour parler de programme, nous sommes en phase d’élaboration… »

 

2.       Eviter les prophéties et les formules sans contenu. Cher François, « les solutions à apporter reposent sur ce que j'appelle un ‘carré magique’ alliant prévention, dissuasion, sanction et réparation », cela sonne creux tant tu oublies justement de préciser ce que tu imagines derrière tes « solutions » encore en jachère. C’est encore pire lorsque tu réponds à une question pourtant fondamentale sur les relations police-justice : « Je travaille à l'élaboration d'une réunion sur cette thématique », oses-tu avancer. Une réunion, quelle audace !

 

3.       Une interview politique à moins de six mois de la présidentielle doit permettre de dégager une ligne unique, forte, étroite comme une arête mais puissamment clivante. Aurélie, penses-tu que « le projet de créer un poste de délégué interministériel chargé de l’éducation artistique » soit vraiment d’intérêt et que cela réponde à la demande sociale en la matière ? Rien de pire que d’annoncer des organigrammes sans programme.

 

4.       Soigner la spontanéité d’une prise de parole, oui. Mais laisser imprimer une interview mal relue ou grossière donne un goût d’inachevé, d’impréparation, d’amateurisme. Aurélie, comment dois-je comprendre tes « Euh… », tes « Que vous dire ? Je ne suis pas sénatrice… », ou tes « Disons, qu’il y a eu… un manque de coordination » ?

 

5.       Définir utilement son rôle et sa mission. En l’occurrence, chère Aurélie, lorsque tu bottes en touche à la première question du journaliste qui veut savoir si tu seras « la prochaine ministre de la culture si la gauche gagne la présidentielle », c’est que ne t’es pas préparée à cette question pourtant aussi primaire qu’évidente.

 

Voici une proposition de réponse : « Nous sommes nombreux à entendre l’appel des responsabilités. S’agissant de moi, qui ai envie de servir mon pays et les causes que je défends, dire l’inverse serait mentir. Mais aujourd’hui s’ouvre le temps du débat, nos propositions contre les leurs – quand ils en auront, pour que l’envie d’une autre politique gagne une majorité de Français. »

De la même manière, ta « mission auprès de François Hollande » ce n’est pas de « faire que la culture soit au cœur d’un projet de gauche pour 2012 ». La part de la culture dans le projet présidentiel est un maigre détail, une question relative. Ton sujet, c’est l’absolu,  c’est « d’agir et de convaincre pour que la culture ne soit plus un luxe en 2012, et pour affronter l’argent, la distance ou le manque de temps qui la confisquent aux Français ».  

 

6.       Etre un opposant, c’est s’opposer. Ces deux interviews manquent singulièrement de phrases assassines. Elles n’abattent ni les responsables en poste ni leurs idées. Ainsi, François, ton propos-bilan sur Nicolas Sarkozy fait peine à lire : « Les cinq premières années, Nicolas Sarkozy a donné l'image du bon ‘flic’ qui se préoccupe de la sécurité. Ensuite, une fois élu président, il a perdu le lien, il a géré le ministère de l'Intérieur par personnes interposées. » Est-ce bien l’essentiel de ce que les Français peuvent reprocher à Nicolas Sarkozy en matière de sécurité ?

Je te propose : « On dit souvent que Sarkozy était volontaire, qu’il essayait de combattre avec ses moyens l’insécurité qui ravage la France. Mais qui a supprimé en catimini 10 000 gendarmes et policiers depuis 2002 ? C’est lui. Qui a refusé aux commissariats les investissements nécessaires pour qu’ils travaillent dans des conditions de sécurité et d’accueil un peu plus dignes ? C’est encore lui. Qui a fait voter quinze lois mais supprimé en parallèle XX millions de crédits au ministère de l’Intérieur ? Toujours lui. Il est vraiment temps de passer à autre chose. »

 

7.       En conclusion, la règle est qu’il faut parler lorsqu’on est prêt à le faire. Une interview peut attendre, car le combat ne permet pas de donner autant de coups perdus. Aurélie et François, vous pouviez attendre encore un peu pour donner de la chair et du contenu à vos prises de parole. Les occasions de vous exprimer ne manqueront pas pendant les prochains mois, mais ayez en tête l’obligation d’utilité et de différence qui doit vous caractériser. La visibilité et le volume ne font pas l’influence.

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Morel 18/02/2012 19:39

Quel professionnalisme ! On s'y croirait... Vos articles ont le mérite de bien montrer qu'on est définitivement entrés dans l'ère de la politique à l'américaine, avec une division
Démocrates/Républicains à la française, ou qu'on est simplement sortis de l'ère de la Politique, c'est selon,; voilà qui est plutôt rassurant. A quand la suppression de la démocratie, qui
n'intéresse plus personne ?
Bien à vous.

gueilledebonde 26/12/2011 12:47

Mr le conseiller...si vous pouviez lui souffler de ne pas le dire du tout...à A.F.La culture est une affaire de pro. Pour l'éducation culturelle pour tous, plutôt qu'un conseillé de plus : pensez
enseignants dans les écoles plutôt qu'emploi précaire. Ne pas confondre éducation et culture. Les pro de la culture ont besoin d'un statut de l'intermittent stabilisé, de lieu de diffusion sur tout
le territoire. Pour le reste on sait faire ! le secteur culturel est un domaine professionnel et économique à part entière comme tous autres secteurs. Bien cordialement à vous.