Faire société vs. l’envie de violence : ce que j’ai dit ce matin à Hollande

Publié le par blogduconseiller

François Hollande me donne carte blanche une fois par semaine. Le mardi ou le mercredi matin, j’ai quinze minutes pour livrer quelques réflexions, sans risquer d’être interrompu et en l’absence de témoin trop bavard. J’ai consacré notre dernière entrevue à la séquestration de la directrice, de la secrétaire et de 3 institutrices d’une école primaire privée des Bouches-du-Rhône. Les quinze parents d’élèves qui signent cette opération entendent ainsi demander le renvoi d’un professeur stagiaire.  « Ils n’ont pas été entendus par les autorités académiques », a même signalé la directrice. Quel désarroi pour en arriver là ; quelle pulsion de violence aussi.

 

Mon diagnostic : les Français ressentent une dégradation de l’écoute que leur accordent les autorités, toutes les autorités incarnées (politiques, patrons) et désincarnées (administration, marché). Ils constatent en parallèle un déficit d’accès à la décision de ces autorités. « Le pouvoir ne nous appartient plus ; mais les politiques n’en ont même plus », ai-je relevé lors d’un récent groupe quali. « On finit par ne plus trop leur en vouloir, mais on ne s’intéresse plus à eux. » Bien évidemment, la remarque « on s’intéresse toujours aux mêmes » suit de près les précédentes.

 

La conséquence la plus visible, c’est l’envie de violence des Français à l’égard d’eux-mêmes. Je reprends ce que j’avais déjà évoqué ailleurs : le slogan niais du « vivrensemble » s’est rapidement heurté au refus de faire société.

 

Cette envie de violence se traduit par le rejet du droit, de l’argument… c’est-à-dire des modalités d’exercice de la démocratie. Elle est, en vérité, le phénomène qui procède dela défiance généralisée des citoyens à l’égard de toutes les autorités (1). Cette « haine de la démocratie » (2) est nourrie par l’émergence d’ennemis qui peuplent le long feuilleton qu’on se raconte à nous-mêmes depuis le premier choc pétrolier : les immigrés, les femmes, les jeunes (3), les banlieues, les pauvres (4), les fonctionnaires, les étrangers ou certaines nationalités en particulier (Comoriens, Roumains, etc. ), les assistés, les fraudeurs, etc.

Cette envie de violence va s’exprimer dans le débat présidentiel. Pour le dire autrement, François Hollande ne peut pas en laisser l’exclusivité aux candidats d’extrême gauche, d’extrême droite ou même à Nicolas Sarkozy. Refuser de le faire, c’est prendre le risque d’être considéré comme irréaliste et éloigné des sujets de préoccupation de ses électeurs.

 

J’ai donc défendu l’idée que le candidat traduise en actes et en discours cette émotion sociale, pour épuiser le clivage que continue d’installer Nicolas Sarkozy entre « ceux qui travaillent » et les autres, ou entre « ceux qui veulent que ça change » et les conservateurs.

 

Propositions (pour discours oral) :

« Je sais qu’un groupe de parents d’élèves a pris en otage le directeur de l’école de leurs enfants. Je rejette toutes les expressions de violence, je condamne cette initiative ; la République, on ne la fait pas avancer avec une prise d’otage et des méthodes violentes. Mais j’entends le message de ceux que plus personne n’écoute. La République, c’est aussi ça : faire en sorte que chacun soit entendu et compris par son représentant, son administration, son patron.

Dans tous les services publics, j’instaurerai l’obligation d’écoute et de réponse rapide. Et je donnerai aux fonctionnaires les moyens de cette ambition de service public.

C’est cela que je veux faire, reconstruire la République pour nous tous. »

 

« La société est plus violente qu’hier. Mais l’envie de violence, c’est d’abord une envie de justice et de reconnaissance pour tous ceux qui en ont assez d’être piégés dans leur vie professionnelle, d’être bloqués parce qu’ils ne peuvent plus se loger correctement, d’être humiliés lorsqu’ils ne bouclent pas leur budget à la fin du mois.

Dès mon élection, je changerai quelques règles simples. Sur les loyers par exemple : je régulerai les loyers, qui ne seront plus déterminés par le marché, mais qui seront fixés dans chaque ville, dans chaque quartier, pour permettre à chacun de se loger correctement, de pouvoir déménager librement. Sur les produits alimentaires de première nécessité, les prix seront limités pour chacun y trouve son compte : les producteurs français, les distributeurs et nous tous, les consommateurs. C’est cela que je veux faire, reconstruire une société pour nous tous. »

 

1. Yann Algan et Pierre Cahuc, La société de défiance : comment le modèle social français s’autodétruit, Editions Rue d’Ulm, 2007.

2. Jacques Rancière, La haine de la démocratie, La Fabrique Editions, 2005.

3. L’attention positive ou négative du pouvoir politique à ces trois publics est excellemment bien analysée par Philippe Askenazy, Les décennies aveugles : emploi et croissance de 1970 à 2010, Seuil, 2011.

4. Loïc Wacquant, Les Prisons de la misère, Éditions Raisons d’Agir, 1999.

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Balibulle 09/12/2011 16:22

Tiens, mais le Conseiller zappe les commentaires ou je rêve ? Il suffit de les désactivier si vous n'en voulez pas.

blogduconseiller 10/12/2011 14:30



Absolument pas cher lecteur, vos commentaires sont et resteront parfaitement visibles !


Le Conseiller.



Balibulle 09/12/2011 12:25

Bien vu, inutile de nier une pulsion, il vaut l'accompagner, la canaliser.

Je ne peux m'empêcher de trouver Hollande atone ces dernières semaines. Même si je saisi bien l'idée des "peaux mortes" chère à Pilhan, pourquoi ne pas attaquer la droite en attendant janvier ? Il
y a tellement matière à faire le bilan de la droite.

Rien que l'économie, la gauche dispose d'une occasion historique de casser durablement le magistère que la droite exerce dans ce domaine. Stiglitz (la calsse américaine!) consacre un chapitre
entier de Free Fall à la nécessité de refonder les sciences économiques : en gros, moins de maths, plus d'humains, plus de sciences sociales. La sociologie, la philosophie, l'histoire au secours
des banques et du grand capital ! Et les intellectuels de la gauche cesseraient d'être ce wagon de doux rêveurs qu'elle traîne actuellement pour redevenir utiles.